Interview de Jean Le Bitoux, président du Mémorial de la déportation homosexuelle

Jean Le Bitoux est président du Mémorial de la déportation homosexuelle. A l'occasion de la journée nationale du Souvenir de la déportation, il a accordé un entretien à Gay.com.

Il vient de publier chez Hachette un livre sur la déportation des homosexuels, à lire absolument : "Les oubliés de la mémoire".

Jean, pouvez-vous rappeler votre parcours militant ?

Je suis de la génération qui a eu 20 ans en mai 68. Le mouvement homosexuel a démarré en 1971. J'étais alors étudiant à Nice, je lisais la presse d'extrême gauche, et j'ai lu un article sur la révolte des gays et des lesbiennes à Paris.

J'étais frustré, parce que ça se passait à Paris et que j'étais à Nice. J'ai alors fondé le FHAR (Front Homosexuel d'Action révolutionnaire). Puis je suis venu sur Paris continuer le travail associatif.

En 1975, j'ai participé aux Groupes de Libération Homosexuelle. Après je suis allé à Libération, et j'ai attrapé le virus du journalisme. En 1979, j'ai décidé de faire un grand journal homosexuel, Gai Pied, qui a tenu jusqu'en 1994, mais en 1983, j'avais claqué la porte de ce journal que je trouvais trop commercial.

En 1985, j'ai aidé à la mise en place de l'association AIDES, je me suis occupé pas mal de prévention gay. Dans les années 80, j'ai rencontré un vieux monsieur, il s'appelait Pierre Seel, il m'a raconté son drame de déporté homosexuel. En 1989, j'ai créé le Mémorial de la déportation homosexuelle.

Un mois après la publication des travaux de la commission historique sur la déportation homosexuelle, quelles conséquences il a eu ?

Une conséquence directe : une reconnaissance plus forte de la déportation homosexuelle en France. On a obtenu que le triangle rose soit sur les bannières des monuments pendant la journée nationale du Souvenir, qui a lieu le 28 avril.

On a obtenu la poursuite du travail de la commission historique, sous l'égide de la Fondation pour la mémoire de la Déportation, et on a l'intention d'aller fouiller tous les papiers en Alsace pour trouver des listes d'homosexuels, qui étaient alors illégales, et qui ont permis les rafles des nazis.

Avec un an de recul, quel impact ont eu la déclaration de Lionel Jospin sur la déportation homosexuelle, et la présence, pour la première fois l'an dernier, du maire de Paris et d'autres élus pendant le dépôt d'une gerbe par des associations gays ?

La déclaration de Jospin, le 23 avril 2001 a mis en fureur les fédérations de déportés, qui depuis 1976, se sont liguées contre nous, dans une homophobie de leur grand âge, et ils considèrent presque que les homosexuels dans les camps l'avaient bien mérité, puisque "ce sont des pervers".

Le fait de venir avec une gerbe se souvenir des homosexuels déportés est une véritable insulte à leur définition de l'histoire. Ca fait plus de 25 ans qu'on résiste à ces injures. Une des deux principales fédérations de déportés, la FNDIRP a enfin changé d'avis.

L'autre, l'UNADIF, est toujours d'une grande hostilité. Elle considère que ces cérémonies sont perturbées par notre présence provocatrice. Ils n'ont pas voulu se souvenir des triangles roses dans les camps. L'affaire est très grave, parce qu'on peut parler de révisionnisme, les concernant.

Ils ont trié parmi les victimes du nazisme. Quand il y a une tragédie aussi énorme, on ne trie pas. Personne ne méritait d'aller dans les camps de concentration, c'est un endroit absolument inhumain, qu'on ne souhaite absolument à personne, même pas au plus grand criminel.

La déclaration de Jospin a également permis d'ouvrir le débat avec le secrétariat d'Etat aux anciens combattants.

On a encore plus de mal à comprendre l'homophobie quand elle concernent des anciens déportés, et que les homophobes ont souvent eux-même été déportés...

Je ne me l'explique pas. On ne trie pas dans le malheur. Le dossier les gênait beaucoup, parce que c'était des univers entre hommes, contraints de vivre ensemble, et tous ces déportés, ont dû, bien évidemment, pratiquer pour certains d'entre eux l'homosexualité.

A la Libération, ça aussi ils ont voulu l'oublier, et ils ont reporté leur haine sur les homosexuels, parce qu'ils n'arrivaient pas à reconnaître, pour certains, que de temps en temps il y avait de la sexualité homosexuelle.

Pour eux, le dossier est émotionnel. Quand ils se mettent à crier, dans leurs assemblées générales, contre nous, on sent qu'il y a là quelque chose de l'ordre de la blessure personnelle, qu'il n'y a aucun recul pour dire qu'il faut reconnaître cette déportation. Je crois que c'est ça, l'homophobie. Ce n'est pas tellement haïr l'autre, c'est se haïr aussi soi-même.

L'homosexualité a existé dans pas mal de situations pendant la seconde guerre mondiale, et ça aussi, il faut absolument l'étudier. Les historiens ont été d'une paresse terrible sur cette question. L'homosexualité a été abordée pendant le procès de Nuremberg, en 1946, et après tout le monde l'a oubliée.

Et comme les alliés avaient gardé, dans leur code pénal, des lois homophobes, parmi les malheureux qui sont sortis par miracle des camps - il y en a eu à peu près 10 000 - personne n'a parlé. Et ce n'est que 10, 20, 30 ans après que les gens se sont mis à parler, comme Pierre Seel.

Comment expliquer qu'il a fallu 50 ans pour que la reconnaissance commence ?

Dès 1971, j'avais lu un petit article sur les triangles roses. C'était un témoignage anonyme, qui avait été publié dans les années 60 dans la revue homosexuelle Arcadie.

Je pense qu'il y a eu une affreuse conspiration du silence. Mais quand les historiens n'en parlent pas, quand la Libération reconduit les lois homophobes de Pétain, quand les victimes, soit sont mortes, soit se taisent, soit se marient pour être comme tout le monde, il y a un poids de culpabilité.

Il y a aussi le poids de la culpabilité d'avoir survécu. Les déportés ne racontent jamais ce qu'il leur est arrivé. Il y a des silences immenses qui correspondent à des souffrances immenses. Parfois on ne peut pas dire les horreurs qu'on a vues ou qu'on a subies, et on peut l'emporter jusqu'au tombeau.

Les associations de déportés ont sans doute joué sur ce silence des victimes, en se disant qu'elles allaient emporter avec elles leur histoire.

C'est pour ça qu'il était temps qu'on mette beaucoup d'énergie à retrouver les derniers témoignages, à recueillir des reconnaissances officielles. Les derniers témoins sont en fin de vie, il faut absolument qu'ils s'expriment pour ne pas que l'histoire oublie.

On oublie que pendant l'occupation, la police française a ramassé toutes les prostituées. Personne n'en parle. Il y a des morceaux d'histoire honteusement cachés. On n'a pas fini d'ouvrir le grand livre des horreurs nazies.

Le travail que l'on a fait permet de comprendre que l'homophobie est toujours là, qu'elle peut revenir si on n'y prend pas garde, et que la population française des années 30 était complètement homophobe, comme elle était antisémite. Et elle a laissé faire trop facilement les nazis.

Comment Pierre Seel, qui était officiellement le seul déporté homosexuel français, a-t-il réagi à la publication du rapport ?

Pierre a d'abord été terrifié par le chiffre. On en parlait souvent tous les deux, du chiffre, et on pensait à 20, 30, ou 40 déportés homosexuels... On ne se rendait pas compte. Là on est sur 210 personnes uniquement pour l'Alsace.

Il a été terrifié que sa vérité (on a trouvé son nom sur la liste) soit celle de tant de personnes. Je lui ai dit que le ministre lui-même pensait que les chiffres étaient beaucoup plus importants. Donc on va continuer à fouiller dans les archives, avec trois historiens.

Seul, Pierre avait parlé, en mémoire de son amour, mort dans le camp, c'était ça qui le motivait. Il a été ému d'apprendre que son drame avait été multiplié par 100, par 200... Il était très ému de toutes ces souffrances disparues.

Sur les 210 déportés homosexuels français, il doit rester deux ou trois survivants, mais il y a un phénomène d'âge. Pierre a été raflé à 18 ans, aujourd'hui il en a 78. Il était le plus jeune du camp de Schirmeck (il était mineur, d'ailleurs, à l'époque).

Il a été très ému, parce que pour lui, c'était une preuve. Parce que quand on a commencé à écrire son livre, beaucoup de gens nous disaient que c'était du pipeau, que Pierre était un mythomane, qu'il n'y a jamais eu de déportation homosexuelle... Il y avait un déni très fort.

Il faut remercier Pierre de son courage immense, parce que sans lui, on n'en serait pas là.

Quelles nouvelles informations sur la déportation de Pierre Seel cette liste a-t-elle donné ?

Pour Pierre, on avait déjà la trace de son arrivée dans le camp de Schirmeck. Après avoir été torturé pendant 10 jours par la Gestapo pour qu'il fournisse des noms, il avait été emmené dans un panier à salade de la police française dans le camp de Schirmeck, où on lui a mis une barrette bleue, celle des asociaux.

On avait aussi trouvé le trace sa sortie du camp, quand, comme beaucoup d'Alsaciens, il est devenu un "malgré nous", c'est-à-dire un soldat allemand, il a été envoyé sur le front russe. Avant, peu de gens le croyaient. Je l'ai encouragé, en 1994, à écrire ses mémoires, qui lui ont permis d'avoir sa carte de déporté politique.

Que manque-t-il encore pour que la déportation des homosexuelles soit enfin pleinement reconnue et qu'on puisse passer à un souvenir plus apaisé ?

Je crois qu'on est dans les dernières années du combat pour cette reconnaissance. On va pouvoir, enfin, clore le dossier. Dans deux ans, la commission historique aura sans doute fini ces travaux. On a obtenu que le triangle rose soit sur les bannières des monuments nationaux. On devrait obtenir que les homosexuels soient pleinement associés à la journée nationale du Souvenir de la Déportation.

Maintenant que la France reconnaît les responsabilités de l'Etat de Vichy, on va demander de l'argent pour Pierre, qui vit dans son HLM. Il a 78 ans, il a une petite retraite de cadre, ce n'est pas possible qu'il reste dans cet état, il a besoin de cet argent.

On va aussi essayer d'obtenir que dans tous les livres d'Histoire expliquent ce que c'est que le déportation homosexuelle, et que les gamins sachent que quand on est homosexuel, on peut être l'objet de la pire des haines quand le climat politique se durcit. Il n'y a pas de raison que cette histoire reste cachée, tout le monde doit la connaître, et pas uniquement les homosexuels.

Les dictatures ont encouragé la haine qui existait, ce n'est pas Hitler qui a inventé l'homophobie. A Berlin, à l'époque, il y avait des "caillassages" d'homosexuels.

On ne se rend pas compte qu'en 1930, Berlin était une capitale homosexuelle internationale, il y avait 130 bars homosexuels, 20 journaux et 3 hebdomadaires homosexuels, 200 livres par an sur la question.

Votre livre est-il un aboutissement de votre travail sur la déportation ?

Oui, c'est un peu un rapport d'activité. J'ai créé le Mémorial de la déportation homosexuelle en 1989. Je pense que je suis en train de terminer un travail que j'ai porté pas mal tout seul, parce que c'est un sujet tellement tragique que ça ne fascine pas beaucoup les militants gays.

On m'a toujours laissé tranquillement faire mon travail, et j'ai été souvent seul pour faire avancer ce dossier d'histoire terrible. J'ai pataugé dans la tragédie. Mais ce n'est pas grave.

Je pense que je vais arrêter ce travail militant, avec un point d'orgue qui est la mise en place d'un espace européen du souvenir de la déportation homosexuelle, à Strasbourg.

C'est la mémoire européenne qu'il faut interroger. On sait que dans toute dictature, toute crispation sociale, comme au Caire, on commence par taper les pédés, parce qu'on rallie les sentiments populaires avec des boucs-émissaires. Et on est toujours à la merci de ce genre de haine.

Comment jugez-vous le regard de la communauté gay sur la déportation des homosexuels, et comment votre livre va-t-il aider à mieux la connaître ?

Je pense que le livre va permettre de comprendre ce qu'est l'homophobie la plus extrême. Il y a pire que d'être insulté ou bousculé ! C'est être convoqué au commissariat et ne jamais en ressortir, être torturé pour donner la liste de ses amis homosexuels... Je voudrais que la communauté gay et lesbienne se rende compte que cette haine est toujours autour de nous.

Même si on a remporté des victoires au niveau de l'Assemblée nationale, même si on aura bientôt une loi contre l'homophobie, on n'empêchera pas certains de penser ce qu'ils pensent. Il y a encore beaucoup d'antisémites en France, même si les lois les empêchent d'exprimer leur haine sociale. Je pense que pour les homosexuels, c'est pareil.

Les gens ont décidé d'être tolérants mais la tolérance, c'est une chose très superficielle, et dès que le vent tourne, la tolérance n'est plus là, et on repasse tout de suite dans l'intolérance.

Il faudrait que la jeune génération réalise qu'on n'est pas sorti de la haine sociale, et que cette haine peut revenir, surtout lorsqu'on il y a une grande visibilité gay. Ca fait évoluer certains, mais ça ne fait pas avancer ceux qui ont des problèmes avec leur propre homosexualité, et qui ne supportent pas cette visibilité homosexuelle.

Donc méfions-nous, restons vigilants. Le cauchemar peut revenir facilement. Et souvenons-nous de Berlin dans les années 30, où la situation était très semblable à la situation à Paris aujourd'hui.

Ca n'a pas empêché Hitler, en deux mois, de fermer les lieux gays, de tabasser les homosexuels, de les convoquer, de les torturer, de brûler les bibliothèques, de dissoudre les associations, d'instaurer un couvre-feu le soir... et les homosexuels sont rentrés chez eux - quand ils n'avaient pas été raflés - en vivant dans la peur pendant toute la guerre.

Le combat pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle, qui s'achève, est-il votre dernier combat de militant ?

Non, c'est l'avant dernier ! Le dernier, c'est la mise en place à Paris d'un centre d'archives et de documentation homosexuelle, sur lequel je travaille depuis deux ans. Bertrand Delanoë l'a inscrit dans ses engagements de mandature, on a commencé les négociations avec l'Hôtel de ville, les choses avancent.

Le projet, ce serait presque de refaire un centre Hirschfeld à Paris, et de pouvoir rassembler toute la presse homosexuelle depuis le début du siècle, tous les papiers associatifs qui nous racontent cette histoire, d'avoir une vraie bibliothèque culturelle gay et lesbienne, d'avoir un site Internet pour pouvoir accéder, sans bouger de chez soi, à des documents importants de l'histoire des homosexuels.

On aimerait avoir un rayonnage conséquent sur la question lesbienne, qui est toujours passée à l'as, sur la question transsexuelle aussi. Il y a une culturelle transsexuelle depuis le début du XXe siècle, quand on parlait de troisième sexe...

C'est un projet très important. On a un an et demi de phase de préfiguration, et on va peut-être fusionner avec le projet de grand centre gay et lesbien, et avec la maison des associations et de services associatifs.

On pourrait imaginer un petit immeuble dans Paris, qui serait un centre d'archives et de documentation, et aussi un centre de services pour les homosexuels, et les journalistes, les historiens, les chercheurs...

Mais il faut aussi des fonds privés et conséquents pour pouvoir tenir le choc si on a des périodes sans subventions.

Sur un plan plus personnel, avez-vous dans l'idée d'écrire un livre sur votre histoire de militant, et sur ce que vous avez vécu ?

Dis donc, ça c'est de l'intuition ! Oui, exactement. J'ai attrapé le virus des bouquins. J'ai déjà signé pour un prochain livre où je raconte trente ans d'émancipation homosexuelle, ce que j'ai fait de ces trente années, entre 20 ans et 50 ans, comment j'ai vécu le SIDA, et les structures gays, et les querelles, et les pressions politiques, négatives ou positives.

Je l'écris avec un historien et un sociologue qui posent, dans chaque chapitre, le contexte social et culturel de ce que je raconte. Ce sera une sorte de rapport d'activité. Il sortira dans un an.

Gay.com, 27 avril 2002